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Peuple des ordures
Dans l’ouest du Caire, la montagne de Mokattam abrite le quartier chrétien des zabbalines. Ces 70.000 coptes recyclent 85 % des ordures de la capitale. Pourtant le gouvernement égyptien les a complètement délaissé ces 30 dernières années. Le peuple des ordures a malgré tout réussi à donner une âme à ce qui n'était au départ qu'un bidonville.



Originaires d'Assiout, dans le sud du pays, les zabbalines ( « peuple des ordures » en arabe égyptien) se sont installés au Caire en 1940. Expulsés de la ville en 1970, ces coptes se sont réfugiés dans une carrière abandonnée au pied de la montagne de Mokattam. Ce qui n'était autrefois qu'un bidonville sans eau, sans électricité ni route, s'est, au fur et à mesure, structuré pour devenir un quartier à part entière du Caire.
Entre la collecte, le tri, le broyage, la fonte et la revente, c'est toute une chaine bien organisée qui permet à ces habitants de subvenir à leurs besoins en recyclant près de 85 % des déchets de la capitale. De ce système de survie, ces coptes en ont fait une profession, les cabanes en taules se sont transformées en immeubles de briques et une passion s'est installée dans le cœur de nombreux jeunes : le dressage de pigeons.
Pour comprendre le quartier, surnommé « Garbage City », il faut s'y rendre très tôt.

Le matin à l'aube, comme des milliers familles, Achraf Wahid-Labib et ses neveux commencent leur journée de travail. Ils trient et broient le plastique qui sera revendu pour être fondu et réutilisé. Pendant que leur oncle s’emploie à déchiqueter grâce à sa vieille machine, Malek et ses frères remplissent de copeaux les sacs qui seront ensuite rachetés par les usines de la ville ou d'autres recycleurs. Il est 17 heures lorsque la plupart des travailleurs s'arrêtent de trimer, l'occasion pour chacun de se reposer.

C'est à ce moment-là, peu avant la tombée de la nuit, que certains recycleurs s'adonnent au sport favori du quartier et c'est dans les airs que tout se joue. Nichés au sommet de leur tourelle de fortune, dont certaines atteignent plus de trente mètres de hauteur, des centaines de dresseurs de pigeons s'affrontent dans des batailles aériennes. Le but : réussir à récupérer les oiseaux des adversaires, perdus en vol. Comme Mina Hamza, ils sont entre 200 et 300 colombophiles dans ce quartier à prendre soin et à entraîner leur armée à plumes pour la compétition à venir. Plus qu’un jeu, c’est une question d’honneur ! 
« On peut boire le café ensemble, rigoler et bien s'entendre, mais lorsqu'il s'agit de pigeons, il n'y a pas d'amitié qui tienne ! Soit nous avons un accord et je te rendrai ton pigeon, soit nous sommes ennemis quand il s'agit de capturer les oiseaux. »  explique Mina.
Au crépuscule, les volatiles rentrent dans leur cage. Pour ces passionnés, l'heure est au comptage des troupes.

La nuit est tombée depuis déjà deux heures quand retentissent les cloches de l'église Saint-Samaan, la plus grande du Moyen-Orient (20.000 places). C’est au coeur de cette immense grotte que, tous les jeudis soir, des centaines de coptes viennent de toute la ville pour écouter les sermons du prêtre. 
La cérémonie se termine. Plusieurs dizaines de personnes se rapprochent de l’autel. Ils viennent se faire exorciser. Des coptes bien sûr, mais également des musulmans. Armé d’un crucifix en bois et d’eau bénite, le père Abu Samaan guérit les malédictions, désenchante et chasse les démons. Des cris remplissent la grotte, certains sont pris de spasmes et s’effondrent sous le poids de ces esprits démoniaques.
Quand je lui demande s'il possède des pouvoirs, le père Abuna Samaan me répond agacé:
« C'est dieu qui me guide ! Moi, je ne fais que réciter les prières. ».
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